Là où c'était plusieurs

2012 - 2016

 

Avec les contributions de: Philippe Troyon/ réalisateur, Julien Pornet / monteur et toute l’équipe de l’Institut Curie Paris. 

 

Les Correspondances

Depuis plusieurs année, F93, le cinéaste Philippe Troyon (aidé du monteur Julien Pornet), les chercheurs Mathieu Piel et Claire Hivroz, ainsi que leur équipe (Institut Curie), se sont associés pour réaliser un documentaire. Fin juillet 2016, un film est monté ; le cinéaste lui donne pour titre « Nos vies minuscules ». En septembre et octobre 2016, le visionnage du film fait l’objet d’un échange écrit entre le directeur de F93 et le cinéaste ; en voici des extraits.

 

13/10/2016
Bonjour Marc,
(…) Je reviens vers toi pour savoir si tu avais eu le temps de regarder « nos vies minuscules ». Nous l’avions projeté aux chercheurs, à d’autres personnalités de confiance. Ils sont très touchés par ce travail personnel auquel ils ne s’attendaient pas et qui leur apporte beaucoup et qui change des films qu’on fait sur eux et sur la biologie en général. Ils souhaitent faire un vrai travail de projection important avec ce film. Nous sommes en pleine post-production (étalonnage et mixage) du film. Julien et moi-même attendions de ta part un retour aussi « minuscule » fut-il … 
Bien à toi,
Philippe

 

13/10/2016
Chers vous deux,
J’ai mis en place un protocole de visionnage qui n’est pas fini. Je pense en avoir terminé dans le cadre de la semaine prochaine. On pourra se voir après, dans la semaine du 26 au 30.
Bon pour vous ?
Marc

 

19/10/2016
Cher Philippe, cher Julien, 
Je me propose de vous accueillir à F93 vendredi qui vient, le 23, en matinée. 
Cela vous convient-il ?
D’avance merci,
Bien à vous,

 

19/10/2016
Bonjour cher Marc,
Nous sommes en pleine post-production du film jusqu’à mi-octobre (montage son, enregistrement voix, mixage, étalonnage, DCP). Je peux néanmoins venir te voir la semaine prochaine comme initialement proposé (semaine du 26). Tu me dis quand tu peux. Julien continue de travailler sans moi. J’aurai pas mal de choses à te dire sur notre travail et sur le film et son devenir. Nous sommes contraints par les disponibilités compliquées à mener avec les Studios, les Labos et les techniciens. Depuis la version que tu as eue entre les mains d’autres apports non négligeables ont été apportés. Je suis inscrit dans un calendrier intéressant où je vais proposer ce film à différents festivals, diverses actions pédagogiques .... Il me tarde de t’en parler.
Bien à toi,
Philippe

 

26/10/2016
Les notes de visionnage de Marc, transmise à Philippe.

« Première vision »
A l’origine, le projet s’appelle « Là où c’était plusieurs ». C’était aussi un code pour tenir la distance, on peut donc le changer. J’ai cependant un doute au sujet de la proposition de Philippe : « Nos vies minuscules » (trop proche de Pierre Michon).
La voix off de Philippe, principal narrateur du Film, est une vraie réussite et j’en suis le premier surpris. C’est un choix sur lequel je n’aurai pas parié. Philippe et Julien ont testé un comédien et selon eux, cela ne fonctionne pas.
Je ne suis pas toujours satisfait des musiques utilisées dans le film. Je pense que c’est Julien qui s’en est occupé (Philippe a-t-il donné des instructions ?). Par moment, cela est même un peu caricatural (« film indépendant »). Ce qui manque surtout, c’est une ligne de travail claire. Cette BO semble dictée en partie par une économie : nous n’avons pas d’argent pour être créatif (d’où le recours à des sons « gratuits »). Actuellement, il manque du relief, la musique devrait davantage « défier » les images pour emmener le film ailleurs ; ou le confirmer dans certaines de ses intuitions (sentiments). Est-ce un travail qu’il faut confier à quelqu’un d’autre (?) ou faut-il donner à Julien davantage de liberté ?
Je n’aime pas beaucoup les séquences d’interviews (1ère partie). Décidément. J’en avais déjà parlé à Philippe. Ce n’est pas une nouveauté. Précisons : Je ne suis pas opposé au procédé de l’interview (une personne parle, voire se confie, devant une caméra qui la cadre). Je suis donc gêné par ces interviews-là, même si j’avoue que leurs présences à côté des autres séquences fonctionne plutôt bien (mais là, c’est la question du rythme du film). Je suis simplement déçu par les images et les paroles que j’ai vues et entendues. Souvent plus par l’image d’ailleurs. Ce qui veut dire que je pourrais garder certaines choses « dites » mais sur d’autres images. Depuis le début, ces séquences m’apparaissent comme des béquilles (une certaine tradition narrative, pédagogique, un recours à une forme d’écriture didactique). Je suis d’autant plus embêté qu’on dirait qu’il s’agit de faire plaisir à F93 (au public ?), de lui fournir des éléments sur la science, de faire « culture scientifique », etc.
Ce qui me trouble, c’est que Philippe aime ces moments, au point de les garder « malgré tout ».

 

« Vision seconde »
Ce n’est pas seulement Philippe (en vie) et la mort de son amie (Valérie) qui est en jeu, mais tout le contexte dans lequel se passe cette histoire : un Institut de recherche contre le cancer que Philippe commence à découvrir. Avec l’expérience « Curie », il s’agit d’élargir ses propres souvenirs de Valérie. En même temps, cet événement terrible ne sert pas tout le film, il y a aussi l’enfance de Philippe. Philippe en vient à parler de son enfance. Pour un enfant, les événements comme la mort d’un proche sont d’une injustice absolue, ils produisent le plus souvent un traumatisme pour toute la vie.
La mort de Valérie a « illuminé » Philippe sur sa propre existence, la puissance de sa tristesse l’a rendu très lucide sur lui et sur ce qui l’entoure : «Que de choses autour de moi, que de choses à l’Institut Curie ! ». C’est en cela que le film peut nous être familier. Rien n’est à proprement parler extraordinaire dans ce dont nous parle Philippe : ni les chercheurs, ni Curie, ni son enfance, ni son amie. L’émerveillement réside dans la symphonie de ce tout, dans le mouvement qui l’anime : il s’agit de rendre transparents tous les éléments de manière à créer des allers et retours entre eux malgré leur complexité.
Philippe doit accepter que son film tourne autour de lui et de sa conscience des choses. A un moment donné, c’est la seule raison qui l’a fait tourner. Sans cela, il aurait arrêté. Il doit veiller à ne pas juxtaposer à cette conscience propre une « fausse conscience », apprise ou dictée ; sinon on ressent un manque d’harmonie et le film ne rend plus compte de rien. Si le film doit comporter une erreur, elle sera personnelle, ce sera la sienne. Dès lors, il peut tout dire, tout. Il n’est plus question ni d’objectivité ni de subjectivité.
Les sentiments de Philippe pour Valérie, mais aussi pour quelques-uns des chercheurs ne sont pas des détails et ne sont pas des effets de récits. Ces sentiments définissent le film tout entier, c’est la vérité du film.
Dans le film, Philippe tente de nous montrer ce que lui, personnellement, connaît de l’Institut Curie ; ce qu’il en a vu. Dans ses images sur la vie du laboratoire, on sent parfois qu’il ne faudrait pas grand chose pour que les choses soient différentes ou autrement. Grâce à cela, on se sent concerné par cette vie de la recherche ; cela donne au film le sentiment qu’il pourrait continuer, encore et encore, se compléter par d’autres récits. Avec la caméra de Philippe on devient « Curien » en regardant l’Institut, on participe au monde de Curie et à sa vie.
Je n’aime pas beaucoup les séquences d’interviews (2ème partie). Philippe ne doit pas se laisser influencer par ses personnages réels (comme les chercheurs). Il doit cultiver sa situation « psychologique » à lui, même petite, fragile : sa nuit passée aux côtés de Valérie à La Salpetrière (et plus tard la mort de son frère d’un cancer). La parole des chercheurs de Curie (Mathieu, Claire, Michel) est souvent un problème parce qu’on la connaît déjà (pour ainsi dire). Et même d’un point de vue sociologique ou documentaire, cette parole intéresse peu. A mon sens, Philippe, qui tient beaucoup à ces séquences avec ses amis chercheurs, n’a pas toujours su les mettre dans une disposition telle qu’ils ne peuvent plus savoir ce qu’ils vont dire.
C’est un film qui s’est construit sur le désespoir de Philippe. Et moins sur l’Institut Curie, la science ou la culture scientifique. C’est d’en être passé par le désespoir qui donne souvent sa grâce au film (je précise en partie : ce qui me plaît dans ce que j’ai vu, c’est qu’il ne s’agit plus de chercher à appartenir à quelque chose comme une communauté de films ou de cinéastes). Il faut préserver cela. Où finit Philippe et où commencent ses personnages ? On ne devrait plus savoir. Et comment arriver à cela ? Evidemment par le style, « en ne disant pas », en désencombrant un peu le film. Il faut tenter de retirer un peu du « moi » de Philippe qui tente de bavarder avec la science au profit d’un « moi » qui filme. Il doit lâcher un peu la fonction narrative. Il doit continuer à relater une expérience personnelle vécue secrètement. En sachant que cela pose un véritable problème de pudeur. Comment exprimer cette expérience en dépit des murs que l’on construit autour d’elle pour s’en préserver ? Face à cette difficulté, le film doit gagner en rigueur.
Les allers et retours entre souvenirs d’enfance, tristesse de l’amie disparue et séquences à Curie doivent devenir une syntaxe musicale. Par moment, il s’agit encore d’îlots séparés. Cette approche tout en répétition doit faire oublier le motif de la science, de la recherche scientifique. Il s’agit d’halluciner tout cela. L’institut Curie ne doit pas venir croiser les histoires intimes de Philippe (la mort de Valérie, celle de son frère, son enfance). L’histoire intime de Philippe est un terrain musical sur lequel arrivent Curie et ses chercheurs (Matthieu, Claire, Michel).
En même temps, et Philippe l’a pressenti, son film ne peut pas être le simple témoin de son expérience, il faut qu’il arrive à sortir de cette histoire. Le problème est là : comment filmer cette expérience mais sans corrompre la possibilité d’un film avec les chercheurs de Curie ?
Philippe doit continuer à chercher sa place dans le film. C’est capital, la place d’un cinéaste dans un film. Trouver la relation du film à son auteur. La place de Philippe est à côté des chercheurs et non face à eux. Tout comme Philippe aurait aimé que les médecins de la Salpetrière soient aux côtés de Valérie et non en face d’elle.  
Philippe a apporté beaucoup d’éléments dans son film, il est temps de laisser faire le film. Faire un film, c’est se laisser faire par cette personne qui n’apparaît qu’à la table de montage, la « visiteuse » qui est le film.

 

27/10/2016
Mon cher Marc,
(…) J'ai lu avec attention les deux pages relatant les deux visionnages du film et les ressentis que tu en as. Je te remercie d'abord pour la précision, la délicatesse de tes mots et de tes formulations me concernant et concernant mon travail. Je comprends très bien tout ce que tu y fais passer et cela mérite certainement que notre conversation se poursuive demain matin. Même si je pense que l'écrit convient parfois mieux pour exprimer certaines choses sans nous bloquer inutilement sur certains points incompris ou en désaccord lorsque nous sommes de visu.  
J'ai aussi lu l'ajout Roland Barthes, qui évidemment exprime bien à sa façon cette difficulté à écrire, à désirer d'écrire avant d'écrire. Je te conseille d'ailleurs de lire tout les cours d'Antoine Compagnon sur ce sujet en faisant également référence à Marcel Proust. Je pense qu'il faut quoiqu'il en soit être lucide sur toutes les formes possibles et impossibles de toute envie d'écriture cinématographique et de ses résultats. C'est aussi une œuvre collective contrairement à la littérature, à la peinture, à la musique et que c'est un long chemin de compromis. C'est curieusement aussi une œuvre reçue collectivement contrairement aux autres qui peuvent être reçues de façon solitaire ou alors c'est de l'ordre de l'installation plastique "images et sons". Je me suis "coltiné" à Curie, ce réel pendant deux ans et on ne s'en débarrasse pas comme çà. Pour arriver à l'objet "pure" il faut en passer par de nombreuses strates temporelles, matérielles et intellectuelles. Pour arriver directement au but il faut être totalement disponible, entouré et ... aimé (cf Roland Barthes). Au cinéma on ne peut pas s'enfermer pour écrire ou filmer ... sauf une fiction qu'on filme à postériori. 
Pour l'heure, je continue de finir la forme du film que tu connais en y ayant changé déjà certaines choses. Avec ses arrangements, je le trouve très cohérent, généreux et beau. Il n'a sans doute pas la fluidité d'une œuvre accomplie, très personnelle mais il en est une de ses préfigurations. Il faut aller au bout de cet objet "filmé-monté" avant d'en passer à un autre. Je sais que j'aime les silences, les sons, les images , la durée qui n'y sont pas ... Le montage çà te "bouffe" çà fait du bruit dans la tête ... çà épuise surtout lorsque c'est lié à un réel transformé. Ce projet comme tu le dis se nommait Là où c'était plusieurs, je commence à en comprendre la raison. 
A plus tard et merci à toi.
Philippe