Les courts circuits

Projet d'éducation aux regards (PER) de 80h.
Démarche initiée par la mission « Culture et art au collège » (MICACO).

 

Intervenants et invités: Jacques Floret/ artiste, Sophie Houdart/ anthropologue, Gaël Hugo/ creative director, Les Souffleurs d'images/ CRTH, Emmanuel Lefrant/ Light Cône, Philippe-Alain Michaud/ conservateur, Marie-José Mondzain/ philosophe des images, Stéphane Sautour/ artiste, Paul Sztulman /historien de l'art.

Chargée de projet:
Florise pagès

 

Au départ, il y a la proposition du Conseil départemental de Seine-Saint-Denis, à l’attention de F93, de mener un projet d’éducation aux regards de 40 heures en classe conduites par un intervenant principal, et 40 heures réparties en sorties et restitution. Est trouvée une classe et des enseignants volontaires, puis un partenaire, le Centre Tignous d’art contemporain, qui accepte de les accueillir le temps d’une semaine. Par la suite s’ajoutent des historiens de l’art, un conservateur, une philosophe, un directeur artistique, des artistes, une anthropologue, un cinéaste, etc. Et puis, se manifeste la volonté de créer de bonnes conditions : dorloter les élèves, être généreux à leur égard, se retrouver souvent. L’idée d’un « Studio » se concrétise ; ce sera leur « factory », un lieu ouvert aux hôtes et aux amis ; un lieu de travail, de discussions, de flâneries aussi ; un lieu où l’on passe du temps ensemble, en lisant, en regardant des films, où l’on participe ; un lieu d’où les choses peuvent surgir. Dans ce lieu, avec ces élèves et ces intervenants, il aura fallu imaginer un langage, trouver une prise, tout cela pour réussir à tenir une sorte de programme en commun. Il aura fallu également lâcher, se laisser aller à la dérive, pour reprendre le thème du workshop de dessin mené toute la semaine.

En effet, si le programme de la semaine comprenait diverses interventions pensées pour venir muscler le dialogue autour des images, un fil rouge tenait pourtant la classe de manière plus contraignante : un workshop de dessin pour lequel il fallait être là tous les jours, même le mercredi après-midi et le samedi, à l’heure, et pour lequel il était important de produire, dans les temps qui plus est, pour réussir à boucler l’exposition ouverte au public le samedi à 14h. En suivant un protocole mis en place par les artistes intervenant, Stéphane Sautour et Jacques Floret, les élèves ont donc rapporté des images de chez eux ou en ont pioché sur internet, dans des magazines ou livres ; il s’agissait de leurs mangas préférés, de photos de people qu’ils suivent, d’images de sport, de jeux vidéos ou séries, de quelques cartes postales ou tableaux...Ils les ont décrites à l’écrit, puis se sont échangé les textes et ont dû alors dessiner sur un format A4 au crayon 2B ce qu’ils comprenaient de ces descriptions, pour ensuite projeter sur le mur ces dessins à l’aide des rétroprojecteurs. Les enseignants aussi se sont mis au travail et ont dessiné. A chacune de ces étapes, une traduction s’opérait, éliminant ou rajoutant de la matière, du détail. Les ratures, fautes et défauts de ce bricolage étaient gardés, grossis, répétés pour donner une couleur au mur : le gris. En superposant, ramenant du texte, modifiant les échelles, sans limite d’espace, ils ont fini par produire un projet commun et se laissés dériver.

Qu’est-il advenu des premières images de références ramenées par les élèves ? Elles ont été accrochées sur un autre mur qu’elles tapissent. Elles co-existent, sont présentes tout au long du processus de dessin, comme un rappel ou une réplique de l’action en cours. Rien n’était attendu des élèves si ce n’est qu’ils regardent ces images, en détruisent, en parlent, en rient ou apprennent d’elles, comme ce fut le cas. Mises de façon aléatoire, elles ont fait l’objet d’une lecture par Philippe-Alain Michaud, invité, par le prisme du montage. Et d’un coup, la tête de mort qui côtoie la cascade en moto, puis le personnage à lunettes noires, raconte une histoire commune. D’un coup, la répétition d’une même image plusieurs fois avec des cadrages légèrement différents, donne un rythme et apporte de la qualité. Une composition se dégage, un montage, un récit que les élèves n’avaient pas anticipé émerge, là, sous leurs yeux depuis le début.

Dans le centre d’art, c’est bien sûr la grande fresque et le mur d’images qui figent une collaboration quotidienne entre les élèves et les artistes, mais une foule de petites choses trahissent le passage des invités et discussions qui ont eu lieu, comme les restes d’un grand banquet sur la table : des ouvrages venus s’ajouter aux piles de livres déjà sur place, prêtées par la médiathèque, des piles de magazines aussi, des lunettes de virtual reality en carton développées par Google. Ces lunettes sont venues clore une rencontre avec Gaël Hugo sur l’exemple d’un logiciel qui grâce à la position de pixels et des critères d’association et de représentation précis, reconnaît une image : le dessin d’un avion fait par un élève est soumis au logiciel qui arrivera à déduire qu’il s’agit d’un boeing, après avoir évaluer à 80% son appartenance au champ « avion», et seulement 56% à celui des « oiseaux». Tout l’art des élèves était alors d’essayer de tromper le logiciel en lui proposant des dessins faussés, qu’il pourrait confondre avec autre chose. Il y avait aussi un projecteur avec un bout de pellicule de 16mm, à côté, une feuille sur laquelle figure une programmation de films expérimentaux avec les noms de Robert Breer, Stan Brakhage, Len Lye…, des rétroprojecteurs à l’ancienne sur lesquels les élèves ont appliqué des rhodoïds remplis de leurs dessins au feutre noir, des dizaines de crayons graphites usés et des copaux de gomme partout, des bouteilles de Coca Cola, des Ipads connectés à l’imprimante-scan, quelques reproductions des photos de Susan Meiselas vues à l’exposition du Jeu de Paume, le programme de chaque jour collé au mur, une salle éclairée par la lueur d’une programmation en boucle de vidéos d’artistes prêtées par la collection départementale de Seine-Saint-Denis… Des images des Golden Records envoyés dans l’espace par la Nasa dont l’anthropologue Sophie Houdart leur a parlé en classe sont là aussi au mur. L’intervention avait amené les élèves à s’interroger sur ce qu’ils enverraient sur la Lune, pour représenter leur société actuelle. L’inventaire de propositions comptait des photos de chats, plusieurs fois, de la mer, de leur famille… Il y a aussi des masques occultant apportés par les souffleurs d’images pour mettre les élèves à la place d’aveugles et leur faire décrire et imaginer des images autrement. Certains élèves ont gardé les masques sur la tête toute la semaine. Lorsque Mohamed, malvoyant venu les rencontrer, leur expliquait qu’il voyait au son de sa voix, qu’un élève était plutôt maigre et petit, ou que pour lui le bleu était une couleur chaude car elle évoquait la mer en été, qu’une pêche sucrée pouvait donc être bleue pour la même raison, ou encore qu’il associait le beau à un coucher de soleil, leurs repères ont subrepticement été ébranlés.

Au final, les élèves et enseignants ont livré des traces capables de traduire leurs rencontres avec toutes sortes d’images. Ils auront expérimenté ces images comme une matière, à travers le dessin notamment. Ils auront aussi aiguisé leur regard grâce à ces images, leur imaginaire, et leurs mains, leurs dos, ils auront en réalité aiguisé tout leur corps à leur contact, pour, nous l’espérons, s’en trouver un tant soi peu transformés.

Remerciements:
F93 tient à remercier Aurélie Thuez, et toute l’équipe du Centre Tignous à Montreuil, qui a eu la générosité de mettre ses espaces à disposition des collégiens, Nathalie Lafforgue, responsable de la collection départementale de Seine-Saint-Denis, ainsi que la bibliothèque Robert Desnos à Montreuil, pour leur implication. Un grand merci à tous ceux qui ont accepté l’invitation.

 

Sortie:
- Visite guidée de l’exposition Susan Meiselas, Jeu de Paume, Paris

Collège:
- Classe de 4è SEGPA, collège Politzer, BagNolet

 

Photos: PIERRE ANTOINE

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