Les incommensurables

Sophie Houdart

 

En 2011, F93 initie un projet d’installation sur le grand collisionneur de hadron (LHC) qui s'intitulera "Propagation de la monotonie (Archives F93 de 2012). L’anthropologue Sophie Houdart, le photographe Grégoire Eloy et le plasticien Stéphane Sautour en seront les principaux contributeurs. En 2015, l’ensemble de la recherche effectuée par Sophie Houdart sur le LHC sera rassemblée au sein d’un ouvrage publié par l’éditeur Zones Sensibles (avec le concours de F93).

Extrait de l'introduction:

Plus de vingt années ont passé depuis la publication de l’enquête comparative menée par l’anthropologue américaine Sharon Traweek auprès des communautés de physiciens des particules, réunies autour des cinq accélérateurs majeurs à l’époque. Cette enquête, menée elle-même au milieu des années 1970, a une distinction notable : elle compte parmi les premières menées par des anthropologues dans des laboratoires – au même moment que celles menées par Bruno Latour et Trevor Pinch. Ensemble, ces premières études de « la science en train de se faire » ont servi à fonder les principes théoriques et méthodologiques de ce qui allait devenir la sociologie des sciences. Comment, partant du même terrain, conduire aujourd’hui ce travail ? Quelles questions poser de manière à ouvrir encore la compréhension de ce qu’on appelle la big science ?
Dans son étude, Sharon Traweek recourt à au moins deux types de raisons très différentes pour expliquer l’extraordinaire implication de la physique et des physiciens dans nos sociétés actuelles : l’organisation, d’abord (la faculté des physiciens à s’organiser en communautés d’intérêt larges, aisément représentables devant les instances de décision internationales) ; « le pouvoir émotionnel de la cosmologie », ensuite, qui confère aux physiciens une aura digne de héros prométhéens en quête de la vérité sur les mystères de l’univers : les physiciens « donnent des nouvelles d’un autre monde : caché mais stable, cohérent et incorruptible. […] L’échelle et le coût extraordinaires de la plupart des équipements de physique viennent renforcer la valeur culturelle [de ce gospel]. Les grands accélérateurs, par exemple, sont comme des cathédrales médiévales : libres des contraintes d’une analyse en terme de coûts et bénéfices ». Vu de France, c’est au Large Hadron Collider (LHC), ou « grand collisionneur de hadrons », que revient la charge, symbolique et matérielle, d’accéder au rang de monument sacré. Ainsi peut-on lire, sur le site du Centre Européen de la Recherche Nucléaire (CERN) : « le LHC, l’accélérateur de particules le plus grand et le plus puissant du monde, consiste en un anneau de 27 km de circonférence, lové 100 m sous terre. Formé d’aimants supraconducteurs et de structures accélératrices qui augmentent l’énergie des particules qui y circulent, il produit chaque jour, à l’intérieur de l’accélérateur, deux faisceaux de particules qui circulent en sens contraire à des énergies très élevées avant de rentrer en collision l’un avec l’autre. Les particules, lancées à 99,9999991 % de la vitesse de la lumière, vont effectuer 11 245 fois le tour de l’accélérateur par seconde et entrer en collision quelque 600 millions de fois par seconde »… À elle seule, l’éloquence des grands nombres ne peut que laisser pantois tout observateur ordinaire face à cette machine expérimentale extraordinaire. Et tout le monde, à Meyrin, dans cette vallée satellite de Genève, semble avoir bien conscience qu’« ici, sous nos pas, il y a des détecteurs qui accélèrent des particules pour comprendre comment s’agglomère l’univers… ».
« Le LHC est une machine qui ne peut être décrite qu’en utilisant des superlatifs », écrit l’astronome Martin Beech, et c’est précisément au motif de toutes ces grandeurs qu’il peut se retrouver compté, aux côtés d’augustes monuments, parmi les « Merveilles du monde ». Dans un ouvrage qui porte justement ce titre, et que je trouve à la bibliothèque du CERN aux côtés de ceux qui portent sur les théories physiques, les manuels de cryogénie ou l’histoire de l’institution, sont cataloguées les « sept merveilles de l’Ancien Monde » (la grande pyramide de Gizeh, le Mur des Lamentations du Temple de Jérusalem, le Parthénon, le Colisée, l’Alphabet et la Pierre de Rosette, la grande muraille de Chine, les sculptures grecques, la grande stèle funéraire à Paros) ; les « sept merveilles du monde médiéval » (le sanctuaire de Sainte-Sophie, le Livre de Kells, le palais d’Aix-la-Chapelle, la tapisserie de Bayeux, le Castel del Monte, les châteaux de Welsh d’Edouard 1er, les monastères de Batalha, Tomar et Bélem) ; les « sept merveilles de la Renaissance » (la cathédrale Santa Maria del Fiore ; le Palais du Te ; la Villa Barbaro ; le Site royal de Saint-Laurent-de-l’Escurial ; la Place Saint-Pierre ; le château de Versailles ; Greenwich) et enfin les « sept merveilles du monde moderne » (la terre vue de l’espace ; le Pont du Forth ; les gratte-ciels new-yorkais ; la locomotive Big Boy ; la double hélice de l’ADN ; le Concorde ; l’accélérateur de particules du CERN). Bien que n’ayant pas encore passé « le test du temps », les merveilles du monde moderne – au premier chef la double hélice de l’ADN et l’accélérateur de particules du CERN – méritent leur place au soleil en ce qu’elles ont « profondément altéré la manière dont nous nous comprenons et dont nous comprenons le monde. À un point dont ne pouvait même pas rêver le poète William Blake, elles ont comblé l’espoir qu’il avait de “voir le monde dans un grain de sable” ».

 

Edition: Livre de 192 pages, 17 photographies, 14 x 20,5 cm.
paru chez Zones Sensibles, Belgique, en 2015.
ISBN 978 293 0601 17 8.

 

Photo de la couverture du livre : Pierre Antoine

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